Génoise et biscuit
« 🎵 Ça n'est pas c'qu'on fait qui compte, c'est l'histoire, c'est l'histoire… 🎵 »
Eh bien voilà, j'ai passé la journée à en fredonner une version qui a un peu dérapé :
« 🎵 Ça n'est pas c'qu'on dit qui compte, c'est c'qu'on cache, c'est c'qu'on cache… 🎵 »
(pardon, Monsieur Duteil)

Et tout ça, je vous le donne en mille : à cause d'un biscuit. D'un stupide biscuit, et surtout d'un stupide article.
Mais avant d'en venir à l'article, il faut que je vous avoue quelque chose. Ces petits disques de génoise, gelée d'orange, nappage chocolat que mes parents achetaient pour notre goûter… Autant tout dire : gamin, je piquais les boîtes entières de ces Jaffa Cakes/Pim's, et je filais les planquer dans ma chambre pour les engloutir l'après-midi. Maman finissait par retrouver, sous le lit, des sachets oubliés avec deux ou trois biscuits tout secs au fond. Ça rendait mes parents dingues. Bref : cacher des trucs (surtout des Jaffa Cakes), moi, ça me connaît. C'est sans doute pour ça que je repère si bien quand quelqu'un d'autre s'y met.
Et justement, quelqu'un s'y est mis.
Un chef irlandais a écrit un texte intitulé, je vous jure, « Jaffa Cakes : une histoire oblique ». « Oblique ». Le mot est joli, il annonce la couleur : on ne va pas vous parler du biscuit, on va vous parler de ce que le biscuit cache. Et là, franchement, il m'a eu. Parce que c'est exactement la petite musique qui tournait dans ma tête. Vous savez laquelle.
D'abord, rendons à César
Soyons honnêtes deux minutes (après, promis, on rigole). L'article n'est pas entièrement un torchon. Le biscuit porte bien le nom de l'orange de Jaffa. Cette orange, la shamouti, est une vraie merveille. Née près de Jaffa avant 1844, repérée et greffée par des cultivateurs arabes1, exportée par bateaux entiers vers l'Europe pendant que personne chez nous ne savait la situer sur une carte. Ça, c'est vrai, c'est beau, et l'article a raison de le raconter. Il précise même, très honnêtement, que McVitie's a choisi ce nom « non parce qu'ils utilisaient ces oranges, mais pour ce qu'elles évoquaient »2. Pas de biscuit-volé-aux-Palestiniens. L'auteur est réglo.
Et puis Jaffa tombe en 1948, sa population passe de 70 000 à quelques milliers3, les vergers changent de mains4, la marque « Jaffa » survit aux gens de Jaffa. Tout ça est exact. Je n'ai pas un mot à retirer. Sous une écorce parfaite, il y a pourtant toujours quelques pépins.
Le problème n'est pas ce que l'article dit.
(Vous voyez où je veux en venir. Chantez avec moi.)
🎵 C'est c'qu'on cache, c'est c'qu'on cache 🎵
« Oblique », donc. Le souci, avec un angle oblique, c'est surtout l'angle mort qu'il fabrique. Tenez : dans tout cet article sur l'orange de Jaffa, le planteur juif ne pousse jamais dans un verger. Le sioniste, McMahon le montre bien : il s'approprie l'orange-symbole, et il débarque, à la toute fin, en 1948, un fusil à la main. Mais qui a planté, greffé, exporté côté juif ? Silence. Ce cultivateur-là n'existe pas dans son texte.
Or l'orange de Jaffa, mes p'tits amis, c'est aussi une histoire de planteurs juifs. Et pas un détail :
- Dès 1878, des pionniers juifs fondent Petah Tikva. Puis Rishon LeZion en 1882, Rehovot en 1890. Toutes trois deviendront des capitales de l'orange juive5.
- Le baron Edmond de Rothschild finance ces moshavot dès les années 18806. (Oui, ce Rothschild. La famille qui alimente déjà la moitié des théories fumeuses de vos collègues au bureau.)
- En 1902 naît la coopérative Pardess, « verger » en hébreu. Le mot est un cousin lointain de notre « paradis » (les deux viennent du vieux perse) : pour une coopérative d'agrumes, difficile de viser plus haut. Elle va exporter l'orange sous étiquette juive7.
- Et le bouquet : à la veille de la guerre, en 1939, les vergers juifs et arabes se partagent la surface à peu près à égalité, et la moitié des oranges exportées de Palestine sortent de vergers juifs8, alors que les Juifs ne sont qu'un tiers de la population et ne possèdent que 6-7 % des terres9. (Oui, j'ai croisé le rapport officiel du Mandat britannique de 1946. Pour un biscuit. On a les passe-temps qu'on peut. Remarquez, moi au moins je les aime : l'auteur, lui, a écrit tout un article sur ce biscuit qu'il n'apprécie même pas.)
Donc voilà. Un article qui s'appelle « histoire oblique » et qui vous promet de révéler ce qu'on ne vous a pas dit… oublie pile la moitié qui le dérange. L'orange était le symbole des deux peuples, et l'article n'en garde qu'un. Ce n'est pas un mensonge. C'est un silence choisi, ce qui est plus malin. 🎵 C'est c'qu'on cache, c'est c'qu'on cache 🎵.
La paille, la poutre et l'orange
Sauf que l'article ne s'arrête pas à l'oubli. Il continue jusqu'en 1948, et c'est là que j'ai éclaté de rire tout seul.
McMahon raconte comment le jeune État d'Israël s'approprie l'orange, la hisse en icône nationale, et, je cite, bâtit son industrie agrumicole « sur les vergers établis par les Palestiniens ». Puis viennent les affiches, les brochures, l'orangeraie brandie comme un exploit du génie national, « tout en omettant le rôle palestinien d'avant 1948 ».
Relisez la fin. « En omettant le rôle palestinien d'avant 1948. »
(Non mais. Qui c'est qui est en train d'omettre un rôle d'avant 1948 ?)
Reprenons dans l'ordre, parce qu'il y a trois couches, comme le Jaffa Cake, et chacune est plus succulente que la précédente.
Un. « Bâtie sur les vergers établis par les Palestiniens. » Et c'est vrai. Enfin, à moitié vrai. Vrai, parce qu'Israël a bel et bien récupéré des milliers de vergers palestiniens dont les propriétaires venaient de fuir ou d'être chassés : on l'a dit plus haut, les vergers changent de mains. Mais à moitié seulement, parce qu'il en avait déjà autant en propre : en 1939, la moitié des oranges exportées de Palestine sortaient de vergers juifs8. L'industrie israélienne est bâtie sur les deux, son secteur et celui qu'elle a pris. McMahon n'en montre qu'un. Et notez la bascule : jusqu'ici, il se contentait de taire la moitié juive ; là, il ne la tait plus, il l'efface, en faisant passer une demi-vérité pour toute l'histoire.
Deux. L'article reproche aux affiches israéliennes d'avoir gommé le planteur arabe. Et il a raison : elles l'ont fait. Le mythe de l'orangeraie comme preuve du génie sioniste a réellement effacé un siècle d'agrumiculture arabe. Seulement, pour dénoncer cet effacement… l'article en commet le jumeau exact. Souvenez-vous : chez lui, le sioniste s'approprie le symbole et prend le fusil en 1948, mais il ne plante jamais un arbre. Il reproche à l'autre l'omission qu'il est en train de signer. 🎵 C'est c'qu'on cache 🎵, décidément, ça se chante dans les deux sens.
Alors oui : l'iconographie de l'orange a nourri un mythe, celui d'une Palestine désertique qui n'attendait que des mains pour reverdir10. Mais un texte qui laisse au Juif le symbole et le fusil, jamais la bêche, nourrit le mythe rigoureusement inverse. Deux affiches, deux effacements. Le même geste.
Trois, et c'est la meilleure, parce que le coup part tout seul. Pour appuyer son propos, McMahon appelle un témoin à la barre : l'historien palestinien Mustafa Kabha. C'est lui qui le choisit, lui qui le fait entrer. Il en tire une jolie anecdote, celle du drapeau : avant 1948, raconte Kabha, beaucoup rêvaient déjà de voir l'orange sur un futur drapeau national. Joli. Et parfaitement vrai. Sauf que ce Kabha-là est l'auteur d'un livre entier sur l'orange de Palestine, et que ce livre raconte précisément la moitié que l'article passe sous silence. McMahon appelle son propre témoin, lui prend la phrase qui l'arrange, et referme le bouquin juste avant la page qui le démolit.
Le gris, ce n'est pas forcément le milieu
Cette page, la voici. Le livre de Kabha, il l'a écrit à quatre mains avec un historien israélien, Nahum Karlinsky11. Un Palestinien et un Israélien à la même table. Et ce qu'ils y déterrent n'arrange le récit d'aucun des deux camps : sept ans durant, de la fin 1940 à 1948, les producteurs d'oranges arabes et juifs ont géré leur filière ensemble, dans un même organisme officiel, le Citrus Control Board arabo-juif. Les deux auteurs avouent avoir été surpris eux-mêmes que ça ait tenu si longtemps.
Le gris, ce n'est pas mettre tout le monde dos à dos. C'est refuser qu'une réalité compliquée tienne sur un slogan. Dans ce qui me parvient, les versions propres omettent, et presque toujours dans le même sens. Cet article en est un cas d'école. La réponse n'est pas de choisir l'équipe d'en face, c'est de remettre ce qu'on a enlevé, y compris quand ça me dérange. Et de dire clairement qu'une histoire assez simple pour un drapeau n'est pas seulement fausse : elle est inutile pour comprendre, et donc dangereuse. Que celui qui l'a simplifiée l'ait fait par paresse ou par calcul ne change rien au dégât.
Alors, le Jaffa Cake ?
Il paraît que les Britanniques se sont écharpés pendant des années pour savoir si c'était un gâteau ou un biscuit. Je vous épargne : c'est le seul passage de l'article qui, lui, est vraiment sans intérêt. Cela dit, qu'un biscuit incapable de trancher entre gâteau et biscuit se permette de trancher un siècle d'histoire, il fallait oser. Mais l'image me plaît : un truc qu'on n'arrive à ranger ni d'un côté ni de l'autre.
Comme cette histoire, tiens. Ni tout blanc, ni tout noir. Génoise et biscuit. Orange arabe et orange juive. Et une petite chanson qui disait, au fond, que c'est l'histoire qu'on raconte qui l'emporte sur les faits.
Ça n'est pas c'qu'on dit qui compte.
🎵 C'est c'qu'on cache, c'est c'qu'on cache 🎵 🍊
Léon M. Degrauwe
Les petites notes (pour qui veut vérifier)
Parce que reprocher à un article ce qu'il cache, sans montrer mes propres sources, ce serait un peu fort de café.
Footnotes
-
L'orange de Jaffa (variété shamouti) est apparue avant 1844 dans un verger près de Jaffa, vraisemblablement comme mutation de bourgeon (« limb sport ») d'un oranger de la variété locale (beledi), puis multipliée par greffage. Son nom commercial était « Jaffa orange ». Sources : University of California, Riverside, Citrus Variety Collection, « Shamouti » (d'après Oppenheim, 1927 & 1929) ; Nahum Karlinsky, California Dreaming, SUNY Press, 2005 (réimpr. 2012), p. 16. ↩
-
JP McMahon, « Jaffa Cakes: An Oblique History », Substack, mars 2025. La formule est reprise de l'article lui-même : le nom aurait été choisi pour ce que l'orange évoquait, non parce qu'on en mettait dans le biscuit. ↩
-
Benny Morris, The Birth of the Palestinian Refugee Problem Revisited, Cambridge University Press, 2004, p. 211-212. Au déclenchement de l'assaut du 25 avril 1948, « les deux tiers » de la population d'avant-guerre (estimée entre 70 000 et 80 000) étaient encore sur place ; il n'en restait que quelques milliers (~4 000) à la mi-mai. (Vérifié dans le texte intégral du livre.) ↩
-
Absentees' Property Law 5710-1950 (14 mars 1950) : son article 14 vise nommément les vergers d'agrumes (« citrus grove ») remis par le Gardien des biens des absents. C'est le cadre légal par lequel les vergers abandonnés changent de mains. ↩
-
Fondation des moshavot : Petah Tikva 1878, Rishon LeZion 1882, Rehovot 1890. L'orange n'y domine pas dès la fondation : Petah Tikva, « berceau de l'agrumiculture juive » privée, ne voit ses premiers vergers privés qu'en 1894. Source : Nahum Karlinsky, California Dreaming, SUNY Press, 2005 (réimpr. 2012), p. 52 (les dates de fondation relèvent de l'histoire générale de la Première Aliyah). ↩
-
Le baron Edmond de Rothschild finance les moshavot de la Première Aliyah dès 1882-83, mais les agrumes n'y sont pas centraux : l'industrie phare de ces moshavot est la viticulture (vin). Son rôle dans les agrumes est surtout indirect : infrastructures (routes, eau), agronomes et savoir-faire, qui rendent possible l'expansion des vergers. Source : Nahum Karlinsky, California Dreaming, SUNY Press, 2005 (réimpr. 2012), p. 51 et 100. ↩
-
La coopérative Pardess (« verger »), fondée lors de la saison 1902/03 (28 membres à l'origine, sous la direction de Shimon Rokach), commercialise les agrumes des producteurs juifs sans passer par les négociants de Jaffa. Source : Nahum Karlinsky, California Dreaming, SUNY Press, 2005 (réimpr. 2012), p. 194. ↩
-
A Survey of Palestine, mémoire préparé par le gouvernement du Mandat pour la Commission anglo-américaine d'enquête (déc. 1945 à janv. 1946), vol. I, chapitre IX. Superficies : « by 1939, when the area totalled some 293,000 dunums, both Arab and Jewish areas were roughly equal » (§58, p. 336). Exportations : « In 1938/39 the export of citrus amounted to some 15,000,000 cases of which approximately one-half was from Jewish groves » (§177, p. 380) ; le tableau du §177 chiffre les vergers juifs à 155 000 dounams en 1939 (~53 % des ~293 000). Corroboré par Jacob Metzer, The Divided Economy of Mandatory Palestine, Cambridge University Press, 1998. ↩ ↩2
-
Chiffres du Survey of Palestine, vol. I. Population : fin 1944, environ 554 000 Juifs sur ~1 765 000 habitants, soit à peu près un tiers (p. 143). Terres : au 31 décembre 1945, les Juifs possédaient environ 1 588 000 dounams enregistrés (§52, p. 243), soit ~6 % de la superficie totale (~26,3 millions de dounams) ; ce chiffre n'inclut pas les terres qu'ils occupent sans enregistrement à leur nom, d'où la fourchette 6-7 %. Concordant avec les Village Statistics 1945. ↩
-
Le mythe se documente à deux niveaux. Sa structure, chez Amnon Raz-Krakotzkin : le récit sioniste du « retour » présente la terre d'avant 1948 comme « empty and out of history prior to their return » (p. 38), le « retour » signifiant « the obliteration of the history of the land and the existence of its inhabitants » (p. 39) ; la terre y est « a territory ruled by "foreigners" who did nothing but destroy it » et elle-même « in 'exile' during the period when there were no Jews there » (p. 58), la rédemption étant sa restauration. Amnon Raz-Krakotzkin, « Exile, History, and the Nationalization of Jewish Memory », Journal of Levantine Studies, vol. 3, n° 2 (2013), p. 37-70 (lu intégralement : il théorise la logique du mythe, mais ne parle ni d'agrumes ni de « désert qu'on fait fleurir »). Son application à l'orange, chez Kabha & Karlinsky : l'agrumiculture y est présentée comme « a Jewish Zionist industry, mythically created ex nihilo by the pre-1948 hegemonic Labor Zionist movement », « echoing the Zionist tenet of 'making the desert bloom' », un récit qui « does not even mention Palestinian citriculture which, in fact, predated Zionism » (entretien Jadaliyya autour de The Lost Orchard, 2021 ; ouvrage cité en 11). ↩
-
Mustafa Kabha (historien palestinien) & Nahum Karlinsky (historien israélien), The Lost Orchard: The Palestinian-Arab Citrus Industry, 1850-1950, Syracuse University Press, 2021. Un organisme binational officiel, le Citrus Control Board arabe et juif, créé fin 1940, a coordonné la filière jusqu'en 1948 (ch. 3, « A Binational Enclave » ; le conseil et son membre arabe le plus éminent, ʿAbd al-Raʾuf al-Bitar, p. 30). Les auteurs se disent surpris par l'intensité et la durée de cette coopération (préface). ↩ ↩2